Découverte des ama, les femmes de la mer.

 

Ça et là sur la mer étale, des bouées surmontées d’un petit drapeau orange indiquent l’endroit où elles ont plongé. Elles émergent les unes après les autres, la tête enveloppée d’un linge blanc, un masque de plongée sur le visage.

Dans l’une de leurs mains gantées, elles tiennent un ormeau ou un oursin qu’elles placent dans un filet accroché à la bouée. Dans l’autre, un couteau.

Elles reprennent leur respiration et replongent. Une paire de palmes noires surgit vers le ciel. Elles réapparaissent cinquante secondes plus tard.

La magnifique côte orientale de la péninsule de Kii (au sud d’Honshu), dentelée et couronnée de pins, se situe à environ un kilomètre.

Ces plongeuses sont des ama (« femmes de la mer »), capables de descendre en apnée jusqu’à une dizaine de mètres de profondeur.

Rien n’a vraiment changé dans cette pêche aux coquillages déjà mentionnée dans l’anthologie poétique Manyoshu (VIIIe siècle).

Autrefois, les ama plongeaient à moitié nues. Puis, elles se sont vêtues de tenues en coton blanc ; depuis les années 1960, elles portent des combinaisons en caoutchouc avec au-dessus, une sorte de vareuse bleu ciel.

« Quand j’étais jeune, je plongeais jusqu’à 80 fois de suite », confie Matsumi Koiso, forte femme de 76 ans, au visage buriné par les éléments. Elle a commencé à 18 ans.

« En mer, mes jambes marchent bien et tant que j’aurai les poumons assez solides, je continuerai », assure-t-elle, en se relevant péniblement des tatamis.

 

Inscription au patrimoine mondial de l’Unesco ?

 

Les ama vieillissent et leur tradition risque de disparaître : elles étaient 70 000 à la fin des années 1950 ; elles ne sont plus que 2 100 à travers tout le Japon, dont près de la moitié dans les deux localités de Toba et de Shima, sur la péninsule de Kii.

La région était célèbre autrefois pour ses plongeuses qui travaillaient pour le « roi de la perle » Kokichi Mikimoto.

Les pêcheuses de perles ne représentent plus qu’une attraction touristique, mais celles des ormeaux et autres coquillages continuent leur pratique ancestrale.

Depuis 2007, un mouvement s’est constitué, à l’initiative du directeur du Musée de la mer de Toba, Yoshihata Ishihara, pour inscrire conjointement au Patrimoine mondial de l’Unesco la tradition des ama du Japon et des plongeuses de l’île de Jeju, au sud de la péninsule coréenne.

Ces dernières, appelées haenyo, pratiquent la même méthode de pêche, très liée dans leur cas aux rites chamanistes. Elles aussi sont menacées.

« Il y a de moins en moins d’ormeaux naturels. Protéger les ama, c’est maintenir une pêche respectueuse des équilibres marins : parce qu’elles plongent en apnée, elles ne peuvent pas prendre beaucoup d’ormeaux ou d’oursins à la fois.

Avec leur expérience, elles connaissent l’âge des coquillages. Une pêche indiscriminée serait catastrophique pour l’écosystème marin déjà fortement endommagé », estime M. Ishihara, qui préside le conseil de préservation de la culture des ama.

 

Une pratique parfois dangereuse

 

Bien qu’on compte des plongeurs masculins, le monde des ama est un univers de femmes. Elles ont leurs amulettes et leurs cultes dans de petits sanctuaires shinto, comme celui d’Ishigami-san dans la commune d’Osatsu, caché sous sa frondaison de pins.

Dans une crique rocheuse, une effigie de Bouddha en pierre travaillée par les vagues qui la submergent à marée haute constitue un autre lieu de prière. Indépendantes, les ama forment de petites communautés respectées dans leurs villages.

Sur le pas de la porte des maisons des villages du littoral, une grosse pierre percée indique qu’une ama y habite. Cette pierre est l’un de leurs symboles. Envoyée dans les fonds et reliée par une corde à la bouée, elle guide les pêcheuses dans leurs plongées.

 

Des plongeuses en apnée, sur la plage de Fukura, à Fukui (Japon), en juin 2011.

 

Autrefois, beaucoup d’ama pêchaient en binôme avec un proche, mari, père ou frère, qui restait sur un petit bateau maintenu sur place à la godille. La plongeuse avait une corde nouée autour de la taille.

Par une secousse, elle indiquait quand la remonter. On croise encore en mer quelques embarcations de pêche à deux (funado). Mais la plupart des ama pratiquent une pêche individuelle (kachido).

Elles embarquent à une douzaine sur un bateau, le capitaine touchant 15 % de leurs recettes. Lestée de plomb et ceinte d’une corde, chacune est reliée à sa bouée.

« Quand la corde se dénoue ou qu’elle s’accroche à un rocher, c’est dangereux. Le courant est parfois très fort et on peut perdre le sens de l’orientation », explique Sanae Nakamura, 47 ans.

Sanae appartient à une famille d’ama : sa belle-mère et sa fille plongent également. « En automne et en hiver, c’est particulièrement dur, car ici, la mer est très froide », ajoute-t-elle.

 

« Transmettre ce qu’on appris »

 

Les jeunes ama sont rares désormais. L’âge moyen atteint 60 ans.

Dans la petite pièce enfumée d’un bâtiment du port de Wagu où les ama se retrouvent après la pêche pour bavarder en faisant griller des ormeaux et des sortes de gros bigorneaux sur un feu de bois, Masumi Shikahara, 37 ans et mère de trois enfants, raconte qu’elle a commencé à plonger il y a cinq ans parce qu’une amie et sa grand-mère étaient elles-mêmes ama.

Enfant, elle a été bercée par les légendes sur les merveilles des fonds marins. Les cheveux encore mouillés, rayonnante, elle raconte les joies qu’elle éprouve au milieu de « la forêt de la mer » (les algues). Avec ses cinquante-quatre ans de plongée, Matsumi Koiso, ne s’est jamais lassée.

« On découvre toujours quelque chose. Quand j’étais jeune et que je revenais sur terre, il y avait des responsabilités : la famille, les enfants à élever… Au fond, en mer, j’étais libre. »

Autrefois, on disait qu’un homme qui épousait une ama pouvait dormir toute la journée. Aux alentours de l’an 1000, l’écrivaine Sei Shonagon s’insurgeait, dans Notes de chevet, contre le sort de ces femmes que le mari attendait « en composant des vers ».

Aujourd’hui, les ama ne peuvent plus vivre de leur pêche. « La vie que j’ai menée est finie, soupire Matsumi Koiso, mais il faut transmettre ce qu’on a appris pour protéger la mer. » A l’aube, les plus expérimentées décideront ou non d’aller en mer.

 

 

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Source : Le monde

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