Ryokichi Kawashima espère bien être élu député au parlement japonais dimanche. Petit détail : il a 94 ans et a financé son ticket d’entrée dans la campagne avec l’argent prévu pour ses obsèques.

 

« Je suis candidat pour les plus faibles », dit d’une voix ferme ce nonagénaire rencontré à la sortie de la gare de Hanyu, une lointaine banlieue du nord de Tokyo. Kawashima est le doyen des 1.504 candidats qui se disputent dimanche les 480 sièges de la Chambre basse de la Diète japonaise.

Il aurait pu continuer à couler des jours paisibles à la retraite, mais il trouve que les « jeunes » ne sont pas à la hauteur, et que certains politiciens penchent vraiment trop à droite. Du coup, il a cassé sa tirelire et retiré jusqu’à l’argent mis de côté pour ses funérailles, l’équivalent de presque 30.000 euros. « Je ne suis pas mort pendant la guerre, et j’ai eu pas mal de bon temps depuis. Mais si j’avais continué comme ça, je me serais senti coupable, surtout par rapport à tous mes copains qui n’en ont pas réchappé, eux ».

 

Contre l’envoi de troupes japonaises à l’étranger

 

Dans le viseur de ce vétéran de la guerre sino-japonaise et de la deuxième guerre mondiale, il y a notamment le chef du Parti Libéral-Démocrate (PLD, droite) Shinzo Abe, qui à 58 ans sera probablement le prochain Premier ministre, et le très nationaliste ex-gouverneur de Tokyo Shintaro Ishihara, un « jeunot » de 80 ans. « Ils parlent de transformer les Forces d’auto-défense en armée à part entière. Si ces gens arrivent au pouvoir, le Japon pourrait envoyer des troupes à l’étranger », rouspète-t-il appuyé sur son déambulateur, qui fait aussi office de chaise pour ses déplacements.

Le torse barré d’une écharpe avec son nom en gros caractères chinois peints par lui-même, il fait campagne sans micro, et fait signe aux gens de s’approcher. Et ça marche, avec son allure débonnaire de « gentil pépé » : cheveux gris-blanc bien coupés, blouson fourré et pantalon sombre.

 

« Allez voter ! »

 

Devant les distributeurs de billets de trains, Kawashima réussit à retenir trois jeunes filles d’une vingtaines d’années en route pour l’école. « Allez voter ! » leur dit-il avant de devenir plus politique : « Notre constitution garantit à tout le monde le droit à vivre dans la dignité. Mais, vous voyez, la société d’aujourd’hui n’est pas comme ça. Le fossé se creuse entre les riches et les pauvres ».

« Aujourd’hui, quand je vois l’état du Japon, je suis inquiet », dit le vieillard, accompagné par sa fille de 69 ans et son gendre. Il essaye de forcer sa voix, pas une mince affaire à son âge, quand il parle de la guerre. « Beaucoup de jeunes comme vous ne savent rien de ce conflit qui a fait des millions de morts », lance-t-il aux trois gamines, tout en déplorant l’actuelle tension avec la Chine pour une histoire d’îlots en mer de Chine orientale.

 

« Je vivais avec des Chinois, et on s’entre-aidait »

 

Lui, a passé sept ans en Chine. La guerre d’abord, puis le boulot. « J’ai travaillé trois ans dans une maison de commerce de Wuhu dans la province d’Anhui. Je vivais avec des Chinois, et on s’entre-aidait », se souvient-il. Ce sont même des amis chinois qui l’ont ensuite aidé à rentrer dans le Japon dévasté de l’après-guerre.

Pour affronter seul les cinq autres candidats de sa circonscription, tous issus de partis établis, il assure que son esprit est toujours aussi clair et que sa vue est parfaite derrière ses lunettes légèrement fumées. « Très franchement, je sais que je n’ai aucun chance, mais je veux qu’on entende mon point de vue », affirme le « doyen » avant de s’éloigner, légèrement voûté sur sa chaise-déambulateur.

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