Juste avant de rencontrer John Kerry, le Premier ministre japonais Shinzo Abe a décidé de visiter Iwo Jima ce dimanche 14 avril.

 

L’île, qui fût le lieu de l’une des plus sanglantes batailles de la Seconde Guerre mondiale, cache encore les corps de 13 000 soldats japonais. Un rapport à la mémoire qui persiste à s’inscrire dans l’ambiguïté.

Shinzo Abe, le Premier ministre japonais s’est rendu à Iwo Jima pour visiter les chantiers de fouilles sur l’île. Rebaptisé Iwoto – son nom historique -, ce morceau de souffre au cœur du Pacifique reste le tombeau de 13 000 soldats japonais tués pendant la Seconde Guerre mondiale. Le Japon a décidé en 2010 de multiplier par cinq le budget alloué à ces travaux, à hauteur de 8,3 millions d’euros par an.

Au cours de la première moitié du XXème siècle, le Japon militaire a perdu 2,4 millions d’hommes dans de violentes campagnes contre la Russie, la Chine, l’ancienne colonie coréenne puis les Etats-Unis. La conquête d’Iwo Jima entre le 19 février et le 26 mars 1945 coûtera la vie à 22 000 Japonais.

Aujourd’hui, les archéologues continuent de chercher les corps de tous ces hommes. Ils seraient plus d’un million à ne jamais avoir été retrouvés. Ces fouilles sont perçues comme un devoir national par les Japonais.

 

« Amis » américains

 

Shinzo Abe a choisit de visiter Iwojima juste avant de rencontrer John Kerry, le secrétaire d’Etat américain, venu à Kyoto pour parler du dossier nord-coréen. « Iwojima, rappelle Jean-François Sabouret, c’est là qu’ont pris pied les Américains en 1945 ». Ce spécialiste du Japon remarque que l’omniprésence américaine, sur le plan militaire comme politique, reste mal perçue par la population.

Le Premier ministre n’hésite pas à puiser dans la mythologie nationaliste japonaise. Petit fils de Nobusuke Kishi, accusé de crimes de guerre pendant le conflit mondial, il se voit lui-même reprocher des propos révisionnistes. L’année dernière, il a fait campagne sur l’idée de « remettre le Japon sur pieds ».

Particulièrement ferme sur les tensions qui opposent Tokyo à Pékin à propos de la revendication des îles Senkaku, il défend une réforme de la Constitution qui permettrait à l’armée japonaise de redevenir une force conventionnelle comme les autres, autorisée si elle le souhaite à intervenir militairement à l’étranger.

« Les Japonais en ont assez de s’excuser, ils veulent faire du passé table rase », analyse Jean-François Sabouret. Lors de son premier mandat, en 2006, Shinzo Abe s’était d’ailleurs rendu en Chine : lui aussi a joué la carte de la réconciliation. Il préfère aujourd’hui celle de la fermeté, que ce soit vis-à-vis de Pékin, de Pyongyang ou de Washington.

 

Mémoire nationale

 

Le rapport à la mémoire, au Japon, fait l’objet d’intenses polémiques depuis les années 50. Plusieurs courants politiques et intellectuels se sont succédés pour nier la violence de drames comme le massacre de Nankin où les militaires japonais ont tué 300 000 civils chinois en 1937. Régulièrement, des scandales éclatent autour de l’écriture de manuels scolaires, attisant la colère des pays voisins, notamment la Chine et la Corée du Sud.

Tokyo s’est excusée officiellement près d’une vingtaine de fois. Des remords qui contrastent avec un culte des morts entretenu par les élites politiques. Régulièrement, des Premiers ministres se sont rendus au Yasukuni. Le « sanctuaire shinto du pays apaisé » est un monument de Tokyo qui honore les soldats tués, y compris certains criminels de guerre. Le lieu est devenu un symbole pour les nationalistes japonais.

Shinzo Abe est un habitué du lieu. Il s’y est rendu régulièrement, au cours de ses différentes fonctions officielles, à l’exception de ses périodes de mandature comme Premier ministre. En 2012, il a visité le Yasukuni en août et en octobre, après avoir appris sa victoire à la présidence du Parti démocrate libéral (PLD) auquel il appartient. Reste à savoir s’il se rendra de nouveau dans ce lieu controversé le 15 août prochain, pour commémorer la fin de la Seconde Guerre mondiale.

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