Tous ceux qui suivent la politique japonaise sont conscients de la traditionnelle priorité primordiale pour tout nouveau premier ministre à effectuer une visite inaugurale (« pèlerinage » selon certains) au président américain à Washington – avant tout autre voyage à l’étranger.

 

Tous ceux qui suivent la politique japonaise sont conscients de la traditionnelle priorité primordiale pour tout nouveau premier ministre à effectuer une visite inaugurale (« pèlerinage » selon certains) au président américain à Washington – avant tout autre voyage à l’étranger.

Dans une des rares exceptions à cette règle, Shinzo Abe, premier ministre japonais élu en décembre dernier, avait choisi de se rendre d’abord en Chine lors de son premier mandat en 2006. Ce premier mandat a connu une fin misérable en 2007 avec une défaite électorale cuisante.
Revenu au pouvoir, Shinzo Abe a pris soin cette fois-ci, dès avant le scrutin du 16 décembre, de proclamer haut et clair la priorité absolue qu’il attache au renforcement des liens avec les Etats-Unis. Son voyage inaugural à l’étranger en janvier ne se ferait nulle part ailleurs qu’à Washington.  Malheureusement pour le nouveau chef du gouvernement, Barack Obama ne semble pas du tout pressé à le recevoir.
En dépit d’intenses efforts des diplomates japonais pour arranger une rencontre à la Maison Blanche en janvier, Shinzo Abe a dû renoncer à ce voyage pour janvier. Le nouveau premier Ministre a effectué son voyage inaugural en Asie du Sud-Est.
Même si l’on comprend les raisons données par les Américains pour ce report, Barack Obama était très occupé avec l’investiture pour son deuxième mandat le 21 janvier, sans parler de l’important discours sur l’état de l’Union, ce geste très inhabituel sur le plan diplomatique revêt tout de même l’apparence d’une claque à un allié qui s’empressait pourtant de venir renouveler sa loyauté.
L’ampleur de l’embarras côté  japonais se mesure par le silence assourdissant des commentateurs de presse qui avaient pourtant passé les deux derniers mois à débattre tous les jours de la « diplomatie forte » que Shinzo Abe se propose de « ramener » au Japon, en proie à un conflit territorial de plus en plus émotionnel avec une Chine menaçante, ceci, grâce à un resserrement des liens politiques et militaires avec Washington.
A voir les récentes prises de positions et déclarations américaines, il est possible de penser tout d’abord que l’administration Obama tente de signaler son inquiétude face à la ligne ultra-nationaliste affichée par Shinzo Abe devant les voisins chinois et coréens de son pays.

 

Tokyo toujours pas au clair avec son passé

 

Il est évident que les Américains sont préoccupés par l’évolution dangereusement émotionnelle du litige territorial sino-japonais sur les îles Senkaku (Diaoyu pour les Chinois), sous l’administration japonaise mais revendiqués par la Chine, qui risque fort de dégénérer en conflit armé et d’entraîner l’Amérique, liée par un traité de défense avec le Japon, dans une guerre désastreuse avec la Chine.

Difficile d’imaginer que les Américains, après l’Irak et Afghanistan, auront encore de l’appétit pour une guerre avec les 1,3 milliards Chinois, surtout pour défendre quelques kilomètres carrés d’îles inhabités.
Alors que Washington tente de calmer Chinois et Japonais, l’opinion américaine, comme on le constate dans un récent éditorial (2 janvier : « Le Japon tente encore de nier son histoire ») de l’influent New York Times, se méfie de plus en plus du révisionnisme ultranationaliste de Shinzo Abe, lequel ne peut qu’aggraver davantage la situation déjà explosive en Asie du Nord-Est avec la montée en puissance de la Chine.

Elle s’en prend particulièrement à l’intention déclarée de la nouvelle équipe à Tokyo de « revoir » la « Déclaration Kono » par laquelle le gouvernement japonais a reconnu en 1993 pour la première fois sa responsabilité dans la réquisition forcée de jeunes femmes chinoises, coréennes et d’autres nationalités (dont hollandaises en Indonésie) dans la prostitution pour les soldats japonais pendant la seconde guerre mondiale.

Elles sont connues comme « femmes de confort » au Japon mais aussi comme « esclaves sexuelles » ailleurs dans le monde.

Même si elle est fortement exigée par les nationalistes nippons, une remise en cause de cette admission de culpabilité ne manquera pas de pousser les relations du Japon avec la Chine et la Corée du Sud au-delà de l’irréparable.
A ceci, s’y ajoute le fait que la majorité des membres du nouveau gouvernement nippon, Shinzo Abe en tête, sont d’ardents tenants de pèlerinage « officiel » (c’est-à-dire par le premier ministre et les ministres en leur qualité officielle et non en individu privé) au sanctuaire de guerre Yasukuni qui honore, en plus des soldats morts, tous les criminels de guerre exécutés après la défaite japonaise de 1945.

Les relations du Japon avec la Chine et la Corée du Sud ont connu des dégradations sérieuses chaque fois qu’un chef du gouvernement nippon se rend en pèlerinage à ce sanctuaire militariste.

Imaginez la chancelière allemande aller s’incliner devant un monument honorant, en plus des soldats allemands, Hitler… Il est facile de comprendre que les Américains, qui ont jugé et exécuté ces criminels de guerre, ne sont pas heureux de les voir honorés aujourd’hui encore par l’Etat nippon.

Quant à la polémique sur les « esclaves sexuelles », les Japonais pensent généralement avoir affaires aux seuls Chinois et Coréens dans la querelle et ils ignorent qu’aux Etats-Unis aussi l’opinion publique est en train d’évoluer à leur défaveur.

Le puissant lobby des Américains d’origine asiatique a réussi en 2007 à pousser le Congrès à adopter à quasi-unanimité une résolution condamnant le Japon et exigeant celui-ci à présenter ses excuses aux survivants des femmes victimes.

La résolution était même proposée par Mike Honda, un député hawaiien d’origine japonaise.  Certains soupçonnent même que le Président Obama, lui-même Hawaiien et connu pour son affinité asiatique, prenne personnellement cette polémique à cœur.

Sa secrétaire d’Etat Hillary Clinton a d’ailleurs fait récemment une sortie vigoureuse contre le Japon, utilisant l’expression « esclaves sexuelles » au grand dam des Japonais qui auraient préféré le terme à leurs yeux moins polémique de « femmes de confort ».

 

Une humiliation diplomatique pour le Japon

 

Il est possible qu’en plus de sa préoccupation pour le virage vers la droite qu’entreprend le Japon, Washington tente aussi de signaler à Shinzo Abe qu’il est inutile de venir sans un engagement ferme à participer au Trans-Pacific Economic Partnertship Pact (TPP).

Barack Obama attache une importance primordiale à ce que la 3e économie du monde prenne part au TPP (libre échange dans le bassin Pacifique excluant la Chine) pour aider à renflouer l’économie américaine.  Or, l’opinion japonaise, notamment le milieu agricole, la plus grande base de soutien du Parti Libéral-Démocrate de Shinzo Abe, est farouchement hostile à ce qu’elle voit comme une nouvelle ouverture des différents secteurs économiques du pays à la « concurrence sauvage » d’outre-Pacifique.

Quelque soit son attachement à l’alliance avec les Etats-Unis, le  premier ministre n’est donc toujours pas en mesure d’engager son pays dans cette aventure.
L’humiliation diplomatique infligée par ce que Tokyo croyait toujours son meilleur ami et allié pourrait choquer les Japonais au constat que le Japon n’est plus le seul plus important partenaire de l’Amérique dans cette partie du monde.

A la différence du bon vieux temps de la Guerre Froide, où tout était plus simple, la géopolitique régionale a évolué d’une façon si complexe que Washington doit dorénavant se soucier plus de Pékin, de Séoul et de Pyongyang que de Tokyo.

Le Japon est donc gentiment prié de coopérer avec les Etats-Unis en sautant les yeux fermés dans le wagon du TPP, tout en évitant de créer de nouvelles tensions dans son voisinage avec son irrésistible penchant révisionniste.
Shinzo Abe a fait l’histoire en étant élu deux fois premier ministre.  Désormais, il détient aussi le record du seul chef de gouvernement japonais à avoir failli, par deux fois, à se rendre à Washington en voyage inaugural.

*Yo-Jung Chen est un ancien diplomate français. originaire de Taïwan, il a été attaché culturel des ambassades de France à San-Francisco, Pékin et Tokyo. Il vit actuellement au Japon et collabore régulièrement à des journaux de Singapour. 

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