Pour ceux et celles d’entre vous qui n’ont jamais voyagé au Japon, l’idée qu’il puisse exister dans ce pays (généralement considéré comme cadré, poli et propre) une sous-culture de jeunes rebelles  dangereux est difficile à concevoir. Les autochtones connaissent pourtant bien ce phénomène : ce sont les Bosozoku.

 

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Dire que les Bosozoku sont une nuisance est un euphémisme. Ils arpentent le bitume des grandes agglomérations japonaises et de villes plus petites en faisant vrombir leurs moteurs, en klaxonnant à tout va, font des embardées dangereuses en pleine circulation tout en brandissent des armes de mêlée ou en hurlant sur les piétons ou les automobilistes et commettent parfois des dégradations. Généralement, ils représentent une menace pour à peu près tous ceux qui ont le malheur de croiser leur chemin.

Quand bien même le gouvernement japonais rapporte que la puissance de ces groupes de Bosozoku a rapidement décliné, il m’arrive encore maintenant de décrocher mon combiné pour appeler le commissariat le plus proche afin de les informer qu’un gang local est en train de dégrader le parc à côté de mon appartement. Même si les Bosozoku sont en déclin, qui sont-ils et pourquoi existent-ils ?

Les gangs de motards japonais ou «Bosozoku » (que l’on pourrait traduire par « Clans de vitesse violents») n’ont rien à voir avec les gangs de bikers américains. Ou du moins, plus maintenant.

La plupart des symboles propres aux  Bosozoku d’aujourd’hui datent encore de l’âge d’or de la rébellion adolescente post-seconde guerre mondiale américaine : coiffures en banane à la Fonzie dans Happy Days, attirail de Greaser, armes de fortune et attitude défiante et insolente.

Les Bosozoku ont typiquement entre 16 et 20 ans, âge auquel vous pouvez conduire un scooter ou une moto mais généralement pas une voiture, trop onéreuse. Il ne s’agit presque jamais d’adultes contrairement aux gangs de bikers américains.

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Jeunes, look Grease, airs menaçants. Bienvenue chez les Bosozoku

Le blog Honda400Four situe l’origine du Bosozoku à la fin de la seconde guerre mondiale décrivant l’influence de la culture américaine (et plus particulièrement la sous-culture Greaser) sur les kamikaze et anciens combattants souffrant plus ou moins fortement de stress post-traumatique. Extrait :

Les racines des Bosozoku remonte à l’après-guerre lorsqu’un nouveau groupe à problèmes fit son apparition dans la société japonaise : ayant vécu en temps de guerre sans espoir de revenir vivant chez eux à l’image des Kamikaze dont les missions suicides n’ont jamais pu être programmées, certains vétérans de la guerre n’ont pu retourner à la vie civile normale sans éprouver de grandes difficultés.

Les plus extrêmes de ces personnalités ont commencé à se mettre en quête de nouvelles sensations fortes en tunant leurs voitures et en menant des activités de gangs dans les rues. Leurs principales sources d’inspiration et modèles trouvèrent leur origine dans les films étrangers tels que « Rebel Without a cause » (1955). Ces idéologies furent ensuite reprises par les jeunes dingues de mécaniques. Ainsi naquit le Bosozoku.

En réalité le terme Bosozoku n’apparut que dans les années 1970 lorsque divers groupes de bikers entrèrent en conflit ouvert avec les forces de police. Le terme ne fut d’ailleurs pas inventé par ses propres membres mais fut très vite adopté après qu’il eut été inventé.

Ces émeutes créèrent une frénésie médiatique et ce sont les médias, moralement choqués et indignés, qui les premiers baptisèrent ces groupes de motards Bosozoku. Malgré les tentatives des médias à attiser l’indignation du public et à pousser la police nationale à l’action, le mouvement Bosozoku a continué de progresser.

Après l’âge d’or des Bosozoku pendant les années 80, les membres ayant atteint l’âge adulte finirent parfois par rejoindre des groupes de yakuza ou le crime organisé japonais. Rien d’étonnant là-dedans puisque les yakuza recherchent traditionnellement ce type de profils pour venir grossir leurs rangs : des jeunes issus de familles pauvres, brisées ou qui les ont maltraités.

Ils sont les clous qui dépassent du Japon, habitués à se faire taper dessus pour qu’ils rentrent dans les rangs. Leur existence-même est la preuve des pathologies sociétales que peut développer le modèle japonais bien que la plupart des gens préfèrent prétendre qu’elles n’existent pas.

Le photographe japonais Masayuki Yoshinaga , qui a passé du temps à suivre des gangs Bosozoku pour une collection de photos , dit que ceux-ci définiraient leurs valeurs dans les termes suivants : des protecteurs de la tradition japonaise, qui a été abandonné par la société de masse.

D’après Yoshinaga, pour ce qui est du sens des valeurs japonaises, ils sont bien sûr hors sujet , bien loin de la simplicité traditionnelle japonaise . Voilà pourquoi  en réalité ils sont très loins de ces valeurs … Mais dans leur esprit ils sont des samurai habités par le Yamato-Damashii.

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Une version fantasmée des Bosozoku

La plupart d’entre vous savent certainement ce qu’est un samourai mais quid du Yamato-Damashii ?
Ce terme n’a pas d’équivalent fidèle en français, en tout cas aucun terme ne peut résumer la totalité de sa signification. On pourrait cependant parler d’« âme du Japon ». Concrètement, dans le cas présent, cela veut dire que les Bosozoku se voient comme des guerriers errants, représentant leur clans de la même manière qu’autrefois les Daimyo (ou seigneurs féodaux japonais) étaient représentés par leurs samurai serviteurs. Ils se considèrent donc comme des représentants de différents groupes qui font partie du tout japonais.

Les Bosozoku ont mélangé sans complexe cette définition du samurai datant de la pré-restauration Meiji avec l’ultranationalisme radical de la période de la seconde guerre mondiale.  La preuve la plus flagrante de ce mélange est l’utilisation excessive de l’insigne naval japonais souvent assimilé au drapeau imperial. Cette imagerie peut être trouvée sur des écussons, des casques de moto, des drapeaux et même parfois sur les motos en elles-même. Les uniformes qu’ils portent sont des combinaisons modifiées pour ressembler à ceux des kamikaze.

A l’époque, on disait aux pilotes-suicides qu’ils étaient les descendants spirituels des samurai.  La plupart d’entre eux avaient 16 ans à la fin de la guerre, alors que le Japon perdait petit à petit tout espoir d’en sortir victorieux. On leur donnait un uniforme, un avion et on leur demandait de détruire leur ennemi pour sauver leur honneur sacré et l’honneur du Japon. Dès lors, il est facile de comprendre pourquoi les Bosozoku ont fini par se considérer comme leurs successeurs dans un Japon vaincu et occupé.

Deux facteurs peuvent principalement expliquer l’effondrement du phénomène Bosozoku. Ironiquement, la crise économique pourrait en être la principale cause. Cela pourrait sembler peu évident de prime-abord : les effets économiques de la récession, d’une déflation prolongée ainsi que la baisse des salaires, la précarisation du travail, la hausse du chômage et l’augmentation des impôts devrait profiter à l’essor une classe sociale protestataire comme celle des Bosozoku.

Au lieu de cela, les nouvelles recrues des Bosozoku  se retrouvent avec beaucoup moins de moyens que leurs ainés dans leurs jeunes années. Les motos sont chères, et leurs améliorations encore plus. Mêmes les tokko-fuku (les uniformes des Bosozoku) sont plutôt coûteuses avec leurs kanji brodés ostensiblement et leurs symboles impériaux. Les nouvelles recrues portent à présent souvent des vêtements classiques  et roulent en scooters bon marché, les motos et accoutrements traditionnels des Bosozoku étant hors de leur portée financière.

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Il y a peu de chances pour que les Bosozoku existent encore dans un futur lointain. Les fans d’Akira vont être déçus.

La deuxième raison du déclin des Bosozoku est probablement le renforcement des mesures prises par la police nationale.  A première vu on pourrait penser que la police ne fait rien à part suivre à la trace les Bosozoku. Je n’ai personnellement jamais vu de policier faire grand-chose d’autre que de chasser les Bosozoku d’un emplacement particulier. Toutefois les apparences peuvent être trompeuses.

Quand Jaime Morris a tourné son documentaire consacré aux Bosozoku Sayonara Speed Tribes, le porte-parole de la police nationale a déclaré qu’il ne pensait pas que les Bosozoku étaient particulièrement effrayés par la police.

Il est probable que la cause de cela soit la tradition transmise par les leaders Bosozoku du passé tels que Hazuki Kazuhiro qui a sévit dans les années 90 : La police vous laissait facilement filer avant. Peu importe combien de fois vous vous étiez fait arrêter pour conduite dangereuse, ils ne vous confisquaient jamais votre permis de conduire.

Le porte-parole de la police avait tenu un propos différent à Morris quant à la stratégie de la police nationale. Il confia que les nouveaux véhicules de polices étaient maintenant équipés de caméras embarquées et que lorsque vous voyiez les policiers suivre les motards sans donner l’impression de faire grand-chose, ils collectaient en réalité suffisamment de clichés sur eux pour servir à la future identification de ces individus.

Le public ne voit que très rarement les arrestations car elles ont lieu après analyse des vidéos et identifications des suspects. Même si ces déclarations semblent confirmer que les Bosozoku ne vont pas en prison pour leurs méfaits, le porte-parole souligne bien que ces condamnations sont extrêmement dommageables pour leur dossier de conduite.

La combinaison de la détérioration économique et des mesures policières plus strictes a favorisé la naissance de groupes quasi-légaux appelés kyushakai.  Ces groupes composés d’adultes conservant parfois leur style traditionnel Bosozoku ainsi que leur culture se défendent de mener toute action illégale. L’un des aspects intéressants de la chute des Bosozoku et de l’émergence des Kyushakai est l’implication grandissante des femmes dans ces milieux. Ces femmes, qui sont souvent sorties avec des Bosozoku dans leur jeunesse sont devenues des motardes à part entière.

Quelle place réserve le futur aux Bosozoku ? J’imagine que la jeunesse rebelle des Bosozoku mourra dans les 10 ou 20 ans à venir au profit des Kyushakai, à l’âge plus avancé. Ceux-ci cultivant leur amour des motos dans un cadre social classique loin de toute idéologie, ils perdront tout lien avec les jeunes Bosozoku. Ce sera la fin de ceux-ci. Ils appartiendront alors au passé, si ce n’est déjà fait.

Et parce que les Bosozoku c’est sympa quand c’est traité avec humour, je vous place cette petite perle :

Kishidan – One Night Carnival par danetosanzo

Discussions

4 Réponses

  1. Al

    « Pour ceux et celles d’entre vous qui n’ont jamais voyagé au Japon, l’idée qu’il puisse exister dans ce pays (généralement considéré comme cadré, poli et propre) une sous-culture de jeunes rebelles dangereux est difficile à concevoir. »

    Euh non, à part pour les incultes qui disent « chinchong » à chaque fois qu’ils croisent un asiatique.

  2. Marvin Corolla

    Très bonne article, suivant et étant passionné par la culture automobile japonaise depuis environ 10ans les Bosozoku, Kanjozoku, Zokusha etc.. mon toujours passionné. Merci pour cette article je partages de suite sur mon profile facebook! bonne continuation

    Petit article que j’avais fait sur les Bosozoku. une page que j’essaye d’alimenté sur la culture automobile générale mais très axé Japon
    https://www.facebook.com/autopassionculture/photos/a.916474488369601.1073741828.916388758378174/916474348369615/?type=1&theater

  3. Rero

    Super article !!! C’est un côté de la culture japonaise dont on entend pas assez parler ! >< Alors que c'est super intéressant ! Maintenant je sais que c'est parce qu'ils ont une vision différente des valeurs japonaises qu'ils sont comme ça, et je les trouve encore plus merveilleux ! (dans le sens intéressants) Merci beaucoup !!!

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