Shojiro Murasawa, gérant d’un magasin d’alcool à Nerima (Tokyo) regarde un poster faisant la promotion d’un séminaire de prévention contre l’alcoolisme avant de l’afficher dans sa boutique

 

Katsuhiro Honda se regarda dans le miroir tandis qu’il descendait un autre shochu. Il jura à chaque nouveau verre de spiritueux servi que ce serait son dernier ce soir. Mais il ne pouvait cependant pas s’arrêter… et il ne comprenait pas pourquoi.

 

Honda, 55 ans, déclare qu’à l’origine il n’était qu’un buveur social, consommant uniquement lorsque les circonstances l’exigeaient. Mais lorsque la société dans laquelle il travaillait a commencé à avoir des problèmes financiers, il s’est mis à boire beaucoup plus fréquemment. Au final, il ne pouvait plus rien faire sans avoir d’alcool dans son organisme.

Il se levait à l’aube et se faufilait hors de chez lui et pour boire dans un parc voisin. Il fallut un passage à l’hôpital et de nombreuses visites à la clinique, la perte de son emploi et un diagnostic de diabète pour que Honda se décide enfin à arrêter de boire. Et pour rester à l’écart de la bouteille, l’alcoolique repenti maintient un contact étroit avec un groupe de soutien.

« Je savais que si je n’arrêtais pas, j’allais mourir. Vers la fin, je buvais sans interruption et ensuite je passais toute la nuit à vomir. J’étais vraiment à l’articlede la mort », nous confie-il.

L’alcool est considéré comme partie intégrante de la culture japonaise. Du sake à consommer lors des cérémonies traditionnelles pour les nouveau-nés à la nomunication après le travail, un mot-valise qui combine nomu (boisson) et communication, l’alcool est souvent empreint de positivisme et synonyme de bons moments.

Avec son affinité culturelle vers la boisson, le Japon a donc pendant longtemps choisi d’ignorer les aspects négatifs de l’alcool, en particulier la dépendance à celui-ci.

Mais les choses commencent à changer. Le gouvernement prend enfin au sérieux l’alcoolisme et commence à prendre des mesures, en commençant par une semaine de sensibilisation à l’abus d’alcool qui a eu lieu en novembre dernier. Pour passer le mot, 250 000 affiches expliquant les dangers de l’alcool seront placardées à l’échelle nationale dans les konbini, les magasins d’alcool et les écoles allant du primaire à l’université.

Un colloque a été prévue à Osaka et une autre à Tokyo. Les conférenciers invités comprennent l’actrice Chizuru Azuma, dont le père était alcoolique.

« Le Japon est assez tolérant lorsqu’il s’agit du thème de l’alcool, comme on peut le voir avec le concept de nomunication, et la plupart des personnes ne sont pas conscients des effets nocifs de la boisson. Notre intention n’est pas de condamner totalement l’alcool, mais plutôt que les gens sachent les différents problèmes qu’il peut causer « , déclare Jun Kanda, un responsable au sein du Cabinet des politiques de cohésion sociétale.

Selon une équipe de chercheurs du Ministère de la santé dirigée par Susumu Higuchi, directeur de l’Hôpital National Kurihama Center, environ 1,1 millions de japonais combattaient l’alcoolisme en 2013, contre 800 000 il y a une décennie.

A côté de cela, on estime à 10 millions le nombre de personnes ayant potentiellement des problèmes de dépendance (c’est à dire buvant plus de 60 grammes d’alcool par jour, l’équivalent de trois bouteilles de bière de taille moyenne). Mais seules 40 000 de ces personnes cherchent un traitement contre ça, déclare Higuchi.

Il ajoute : « L’alcoolisme est en fait une maladie assez commune, mais les gens au Japon ne sont pas vraiment conscients de cela. En fait, si vous regardez autour de vous, les gens que vous considérez comme juste de gros buveurs sont en fait le plus souvent aux prises avec la maladie ».

La semaine de sensibilisation fait partie d’un effort national motivé par une loi entrée en vigueur en juin pour traiter des problèmes liés à l’alcool, y compris l’alcoolisme, la conduite en état d’ivresse, la santé mentale et physique, la consommation d’alcool chez les mineurs et le suicide.

« Il y a toujours de la stigmatisation et de préjugés lorsqu’il s’agit de l’alcoolisme. Les gens voient ce phénomène comme le signe d’un caractère faible plutôt que comme une maladie qui peut et doit être traité » nous dit Tomomi Imanari, la présidente de Alcohol Yakubutsu Mondai Zenkoku Shimin Kyokai (ASK), une organisation à but non lucratif qui, pendant plus de 30 ans à travaillé à étendre la conscience des dangers de la consommation excessive d’alcool. L’organisation a aussi une hotline et conduit des enquêtes liées aux problèmes d’alcool.

Craignant la discrimination, beaucoup de personnes au Japon cachent leur maladie ou refusent de reconnaître qu’ils ont un problème.
Certains, y compris le récent Prince Tomohito de Mikasa, un cousin d’Empereur Akihito et le Membre d’Assemblée Préfectoral de Tottori Yutaka Fukuma du parti Démocrate du Japon, ont revelé au grand jour leur combat contre l’alcool, mais la plupart des personnes restent silencieuses.

« Si plus d’alcooliques avouaient leurs problèmes, les gens verraient que même si vous chutez, vous pouvez toujours rebondir et vous remettre en selle » dit Imanari. « Mais actuellement, la plupart des personnes ne cherchent même pas d’aide jusqu’à ce qu’ils tombent en phase terminale. Et à ce stade-là leurs familles sont aussi déchirées. »

Honda a confié avoir attendu environ sept ans avant de finalement chercher de l’aide.
« Je sais maintenant que l’alcoolisme est une maladie, mais à l’époque je n’en avais aucune idée. L’alcool est identique aux drogues illégales : je voulais renoncer, mais j’en étais incapable. »
Tandis qu’il se noyait dans l’alcool, sa femme, Yoko, désespérait de trouver un moyen pour l’arrêter, ne sachant pas non plus qu’il s’agissait d’une maladie.

« Mon mari a toujours été quelqu’un de gentil et doux, mais quand il buvait, on aurait dit une toute autre personne. J’ai passé sept années désespérées à essayer de le faire arrêter de boire, mais rien ne marchait, » nous confie t’elle. « Et petit à petit je suis devenue isolée aussi parce que personne ne pouvait comprendre l’épreuve que je traversais. » C’est alors qu’elle a découvert le Zen Nihon Danshu Renmei, un groupe d’entraide pour alcooliques repentis.

Le groupe a des branches partout dans le Japon et tient des réunions auxquelles assistent des alcooliques convalescents ainsi que leur famille.

Honda a rejoint le groupe quand il avait 43 ans et depuis plus de 12 ans, il est resté sobre. Honda et sa femme assistent toujours à environ 10 réunions par mois et il est maintenant le responsable de la branche de Sumida, à Tokyo.

« Je veux juste vivre une vie normale, saine avec mon mari. J’espère que nous avons toujours une longue vie devant nous et je suis juste reconnaissante qu’il ai pu arrêter l’alcool avant qu’il ne soit trop tard » conclut Yoko Honda.

 

Source : Japan Times

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