Un enfant sur six vit sous le seuil de pauvreté au Japon, un pays qui compte pourtant parmi les plus développés au monde.

 

Ce taux de pauvreté au Japon a été au plus haut en 2012 avec 16,3% d’enfants vivant sous le seuil de pauvreté selon les chiffres publiés le 15 juillet dernier par le ministère de la Santé, du Travail et du Bien-être.

Certains enfants doivent abandonner leurs études lorsque d’autres ne mangent pas à leur faim à cause de la pauvreté. Comment, dans un pays aussi développé, peut-on créer une société dans laquelle sa situation économique ne permet pas à un enfant de décider de son avenir ?

Cet été le gouvernement planche sur des mesures pour lutter contre ce phénomène. Le journal Yomiuri Shimbun est allé sur le terrain pour dresser un état des lieux de la situation et en comprendre les causes.

 

La misère au quotidien

 

Noël dernier. Le vent glacial de l’hiver pénètre par la fenêtre d’un appartement tokyoïte situé dans un ensemble de logements sociaux.

A l’intérieur, une fillette de 12 ans emmitouflée dans des pulls et une couverture attend que sa mère, une femme d’une cinquantaine d’années, rentre à la maison. Elle entend des pas dans l’entrée puis le bruit d’une armoire métallique que l’on ouvre et enfin d’une arrivée d’eau que l’on ferme.

Elle va dans la cuisine ouvrir le robinet de l’évier : rien n’en sort. « Encore ! » soupire-t-elle.

Quand sa mère rentrera, elles iront au parc voisin pour y remplir quelques bouteilles en plastique.

En revenant, chargées de bouteilles pleines, un homme les apostrophe d’une maison voisine : « Vous pensez que vous pouvez vous servir comme ça ? »

De retour à la maison elles boiront l’eau ainsi recueillie et s’attableront pour leur premier repas de la journée : un seul onigiri chacune.

La petite fille était si triste qu’elle n’avait pas la force de pleurer.

Juste elles deux. Depuis qu’elle est toute petite la fillette craint que sa mère disparaisse quand elle part travailler. Et il lui arrive de vouloir se faire du mal.

Sa mère est aide-soignante, mais elle travaille à temps partiel pour pouvoir s’occuper de sa fille. A cause de cela, elle gagne moins de 100 000 yen par mois.

L’eau, le gaz et l’électricité sont régulièrement coupés pour défaut de paiement.

L’été précédent le courant a été coupé, et sans climatisation la fillette a été victime d’un coup de chaleur.

Cette année, elle passe les heures les plus chaudes de la journée dans une librairie voisine. Une association caritative leur donne de la nourriture -en conserves ou sachets proches de la date limite de consommation- mais la situation se tend quand même en fin de mois.

Et c’est ainsi depuis cinq ans.

La fillette tombe facilement malade et prend froid presque tous les mois.

Sa mère économise sur son maigre budget pour pouvoir parfois lui acheter des livres et des fournitures scolaires. « Mais je pense toujours qu’il aurait fallu acheter de la nourriture plutôt » confie la petite fille.

A l’école ses camarades de classe discutent des derniers jeux sortis sur smartphones. Après les vacances scolaires ils se racontent avec excitation les voyages qu’ils ont faits.

Quand elle les entend ainsi parler, elle se dit « Nous vivons dans des mondes séparés, les choses sont différentes pour moi. Et il n’y a rien à y faire ».

La fillette ne s’est pas fait d’amis, pour éviter qu’ils découvrent à quel point sa situation est précaire.

« Je pense sans arrêt que je suis nulle » rit-elle, l’air apparemment désinvolte, aux cotés de sa mère.

En fait un appel au secours passé inaperçu.

 

Un appel à l’aide inaudible

 

« Les enfants de familles pauvres envoient des SOS mais ils ne sont pas entendus » explique Yukuo Shinbo, professeur d’affaires sociales à l’université des Sciences Humaines de Kanagawa.

M. Shinbo a entendu parler du nombre grandissant d’enfants qui ne mangent pas à leur faim via des rapports rédigés par des enseignants et des sessions de formation mais personne ne prend vraiment la mesure de la situation.

De nos jours il est difficile de déterminer si un enfant est pauvre simplement en le regardant ou en examinant ses vêtements. Beaucoup de gens ont trop honte pour demander de l’aide et ont trop peur de passer pour des mauvais parents.

Mais même si les parents confient leurs difficultés, les en extraire n’est pas facile.

« Vous avez travaillé très dur, n’est-ce pas ? » Quand le médecin a dit cela à une mère qui avait amené sa fille à l’hôpital pour une consultation, il y a deux ans en hiver, elle a éclaté en sanglots.

La femme, ancienne employée précaire de 28 ans avait quitté son mari violent en 2010 et emmené avec elle ses filles de 6 et 8 ans. Elle était tombée en dépression et n’était pas allée travailler à de nombreuses reprises ce qui avait été déduit de son salaire. Et bientôt elle ne put plus acheter suffisamment de nourriture.

Alors quand le médecin s’est montré compatissant envers elle n’a pas pu se retenir plus longtemps : « Aidez-moi, dit-elle, je ne sais plus quoi faire ».

Le médecin l’a orientée vers un conseiller de l’hôpital qui lui a suggéré de se renseigner auprès des services sociaux pour savoir si elle pouvait bénéficier d’aides sociales. Mais là-bas on lui a seulement dit qu’elle devait travailler. Son état de santé était tel qu’elle était incapable de prendre un emploi.

Après que la compagnie d’électricité a coupé le courant, la famille s’éclairait à la bougie.

Pour le diner de ses filles, elle cuisinait du porridge de légumes qu’on lui avait donnés et du riz qu’elle avait mis de coté. Il y en avait juste assez pour un bol chacune.

Quand sa fille affamée lui a demandé « Est-ce qu’on va mourir comme ça ? » tout ce qu’elle a pu faire fut de la serrer dans ses bras.

En janvier dernier, grâce à l’aide du conseiller, elle a reçu des aides sociales et a pu enfin offrir de la viande à ses filles.

« Je suis très reconnaissante envers le personnel de l’hôpital, mais l’administration nous a ignorées jusqu’à ce je craigne pour la vie de mes filles. Je suis sûre qu’il y a beaucoup de personnes dans le même cas que moi » déclare-t-elle.

L’augmentation des divorces entraine la hausse de la pauvreté pour les enfants.

Le taux de pauvreté chez les enfants représente la proportion d’enfants dont les familles ont des revenus inférieurs au niveau de vie moyen tel que l’a défini l’Organisation pour la Coopération Économique et le Développement.

Le revenu de la famille est divisé par le nombre de ses membres et chacun est reporté dans un classement national. Après quoi les autorités comptabilisent le nombre d’enfants de moins de 18 ans dont les familles gagnent moins de la moitié du revenu moyen annuel, soit 1,22 million de yen en 2012.

Le taux de pauvreté chez les enfants s’aggrave depuis 2003. Il a grimpé de 0,6% en 2012 comparé aux trois années précédentes.

L’augmentation des familles monoparentales due à la hausse des divorces est une des causes envisagées pour expliquer ce phénomène. On pense qu’il y a environ 1,24 million de mères isolées dans le pays. Elles ont un revenu annuel de 1,81 million de yen, moitié moins que les pères isolés.

Actuellement, seules 10% des mères isolées perçoivent des aides sociales.

 

source : Yomiuri || images : Shutterstock

Discussions

2 Réponses

  1. caligula63

    Dramatique, certes, mais ce n’est, malheureusement pas, le seul pays dit industrialisé à subir ceci. Aux USA, en Europe c’est la même chose.
    Lorsqu’une famille a des soucis d’argent elle a parfois du mal à en parler – comme il est dit dans l’article – et c’est exactement la même chose pour les gouvernements. En cas de crise financière, les Etats serrent un peu la vis, ce qui fait que les aides se réduisent. Il faut alors se tourner du côté des ONG, elles seules peuvent faire quelque chose, dans la limite de leurs moyens, bien entendu…

Laisser un commentaire