La première fois que j’ai emménagé au Japon, chaque week-end était synonyme de grosses fêtes et de nouvelles rencontres avec leur lot de questions habituelles. Demander « Quel est ton nom » semble logique tout comme « De quel pays tu es originaire ? », surtout quand tu es manifestement un des seuls gaijin de la salle. « Est-ce que tu aimes les filles japonaises » était également une question fréquente, basée sur la théorie répandue (sans être nécessairement vraie) que les étrangers aiment les filles japonaises et vice versa.

Ces 3 questions venaient toujours en premier mais il arrivait toujours un moment où quelqu’un me posait la question de mon groupe sanguin. Non, mon école n’était pas remplie de vampires ou d’hémophiles, ni même de vampires hémophiles (la catégorie de morts-vivants la plus défavorisée au monde). Les gens voulaient juste avoir une idée de ma personnalité. Personnalité qui serait fortement liée, selon la croyance populaire, au groupe sanguin dont vous êtes issu.

Une personne remettant en question cette croyance est le professeur Kengo Nawata, du département de Psychologie Sociale de l’Université de Kyushu qui a récemment achevé un travail de recherche tendant à prouver qu’il n’y a aucune corrélation entre la personnalité de quelqu’un et son groupe sanguin.

Commençons par exposer les croyances concernant les différents groupes sanguins au Japon :
– Les types A seraient intègres et attentionnés
– Les types B passionnés mais un peu égocentriques
– Les types O décontractés et faciles à vivre
– Les types AB créatifs et mystérieux

On remarque tout de suite le trait « égocentrique » prêté aux membres du groupe B, défavorisant ainsi tout représentant de ce groupe sanguin et il n’est pas inhabituel d’entendre des célibataires japonais dire « je ne sortirai jamais avec quelqu’un du groupe B ! »

L’appartenance à un groupe sanguin peut même servir d’excuse en cas d’échec, comme ce fut le cas avec l’ancien ministre de la reconstruction, Ryu Mastumoto, qui a déclaré « je suis un type B qui a tendance à être trop simpliste parfois » lors de son limogeage du gouvernement en 2011.

Mais le principal problème, celui qui inquiète avant tout le professeur Nawata, reste cependant les entreprises basant une partie de leur choix de recrutement sur le critère du groupe sanguin allant donc jusqu’à demander à quelle groupe appartient le candidat durant son entretien d’embauche.

 

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Désolé, vos années d’études, d’expériences professionnelles et de bénévolat ne sont pas suffisantes pour dissiper nos craintes concernant vos prédispositions sanguines à la paresse et à l’égoïsme. Navré.

 

Nawata, épaulé par une équipe de chercheurs en économie a conduit une étude sur plus de 10 000 personnes au Japon et aux Etats-Unis. Les sondés étaient évalués sur leur avis concernant 68 assertions comme « Je remets à plus tard les activités de détente » ou « Les gens ne devraient pas jouer aux jeux d’argent ». Nawata a ensuite passé au crible ces réponses pour tenter d’établir des correspondances entre ces réponses et les groupes sanguins des sondés.

Les résultats ont été publiés en juin dernier dans le journal de l’Association Japonaise de Psychologie et ils sont sans appel. « Sur 68 questions, seules 3 ont vu une tendance se dessiner dans les réponses, en fonction des groupes sanguins » déclare le chercheur. « Même en prenant en compte le résultat de ces 3 questions, l’étude démontre que le facteur sanguin expliquerait moins de 0,3% de la personnalité d’un individu ».
« Cela indique tout simplement qu’il n’y a aucune corrélation entre le groupe sanguin et la personnalité d’un individu » conclut Nawata.

Le ministre japonais de la santé, du travail et du bien-être partage le dédain de Nawata pour ces superstitions basées sur de pseudo-sciences, tout autant que son inquiétude concernant les discriminations dont peuvent être victimes les postulants. « Le groupe sanguin n’a absolument aucun rapport avec les aptitudes au travail des individus » a déclaré le ministère lors d’une annonce. De la même manière, le Bureau du Travail d’Osaka a demandé à certaines sociétés d’arrêter de demander aux candidats à l’embauche quel était leur groupe sanguin.

Mais alors si les spécialistes et autorités dénoncent cette croyance, comment cette dernière s’est-elle répandue aussi rapidement et avec autant de succès au Japon ? La faute reviendrait en grande partie à Masahiko Nomi, qui a écrit Comprendre les affinités par groupes sanguins en 1971. A partir de là, les médias ont repris le flambeau et l’inconscient collectif japonais n’a jamais totalement oublié cette idée.

Pourtant de nombreuses contradictions existent entre l’étude de Nomi et certaines figures historiques tel que Al Capone (type O) qui aurait du être un mec détendu et s’est avéré être en réalité un mafieux violent. Et pour les type A par exemple ? Voici deux personnalités que vous devriez reconnaitre :

Des gens intègres et attentionnés ?

 

Malgré ces contradictions, de nombreuses personnes refusent d’abandonner totalement la théorie de Nomi et citent 2 exemples pour illustrer la véracité de celle-ci.
Le premier est qu’au Japon, où le groupe A est le plus représenté, être dévoué, honnête et responsable sont considérés comme des qualités de premier ordre. Par opposition, aux Etats-Unis, beaucoup de gens sont de type B ce qui reflèterait la philosophie américaine de l’accomplissement de soi. Sauf que seuls 11% des américains sont de type B ce qui ne semble pas être suffisant pour influer sur la personnalité-type d’un américain. Le groupe B n’est même pas le groupe le plus représenté là-bas : il s’agit du groupe O. Il est plus probable que les différences entre japonais et américains tiennent davantage de leurs parcours historiques et sociologiques bien différents.

Les boules de feu plus rapides de Ryu et les Dragon Punch plus puissants de Ken résultent d’entrainements différents et pas de leurs groupes sanguins (respectivement O et B).

 

A l’instar des signes astrologiques en Occident, le second exemple est l’expérience personnelle des gens qui jurent que la personnalité de leur copine/ami/collègue/père colle parfaitement à la théorie de Nomi. Il est difficile de discuter ce genre d’exemple mais vous ne pouvez pas ignorer un certain facteur sociologique à l’œuvre ici :
certaines personnes au Japon sont plus intéressés par la question du groupe sanguin que d’autres mais TOUS sont au courant des théories circulant à ce sujet.

Tous savent donc qu’un groupe B aura tendance à être égoïste dans son comportement. Mais qui n’a jamais été égoïste dans sa vie ? Personne bien entendu. Ça nous est tous arrivé, même aux plus attentionnés d’entre nous, de relâcher nos efforts et de faire passer son propre intérêt avant celui des autres. La différence c’est que quand Yamada (type A) finit la carafe de bière, les gens vont penser « il doit avoir très soif » ou encore « il a eu une semaine difficile ». Mais quand c’est Tanaka (type B) qui fait la même chose, il obtiendra probablement des réactions très différentes.

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« Ahaha Tanaka, c’est tellement groupe B ce que tu viens de faire ! » « Ahaha ouais et toi c’est tellement C** ce que tu viens de dire ! »

 

Le cerveau humain adore catégoriser les informations et en tirer des conclusions et parfois c’est une bonne chose. Nos ancêtres ont par le passé comparés les gens qui mangeaient du mammouth avarié et ceux qui ne le faisaient pas et on du remarquer que ceux qui le faisaient tombaient malade et finissaient parfois par en mourir. Et que par conséquent, il ne fallait pas le faire. Notre espèce est ressortie plus forte de cette observation.

Mais parfois le cerveau en fait trop et trouve des corrélations là où il n’en existe pas. Lorsque vous observez toutes les expériences d’une vie, les relations humaines et les remises en questions qui participent à la construction d’une personnalité humaine, n’est-ce pas un peu bête et même triste de réduire tout ça à un simple type de sucre attaché à nos globules rouges ?

 

 

Sources :
– http://en.rocketnews24.com/2014/10/10/is-it-time-for-japan-to-get-over-trying-to-connect-a-persons-blood-type-and-personality/
– http://blogs.wsj.com/japanrealtime/2014/07/22/japan-study-pours-cold-water-on-blood-type-view/
– http://en.wikipedia.org/wiki/Blood_types_in_Japanese_culture

Images : Shutterstock.com / wikipedia

Discussions

4 Réponses

  1. Gérald

    En effet, je trouve ça assez déconcertant lorsque sur un site destiné à mettre en contact professeurs de langue et futurs élèves qu’on nous demande notre groupe sanguin comme si cela avait une influence sur nos capacités à enseigner !

      • Bluebird

        On nous fait bien des tests d’écriture pour cerner la personnalité alors, plus rien ne m’étonne…

      • Gérald

        Normalement non … si tu es professeur indépendant . Mais attention à la visite médicale obligatoire si tu es employé d’une entreprise … !

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