A la faveur d’un programme décoiffant, le Premier ministre nippon a promis de redresser économiquement son pays et de lui redonner son lustre international. Pour le moment, sa stratégie séduit, mais elle n’est pas sans risques.

 

« Japan is back. » C’est ce qu’a proclamé le 22 février dernier, à Washington, Shinzo Abe, le Premier ministre de l’Archipel, qui a promis, depuis la victoire de son parti conservateur aux législatives de décembre, de redresser économiquement son pays et de lui redonner son lustre international. Le serment est courageux. Empêtré dans la déflation, le Japon a dû concéder en 2010 à la Chine son titre de deuxième puissance économique mondiale.

Son PIB est toujours inférieur à ce qu’il était il y a cinq ans. Sa dette publique équivaut à 230% du PIB.

Les salaires reculent. Et la population devrait perdre 1 million de personnes par an d’ici à 2060 pour retomber à 87 millions d’habitants.

Shinzo Abe affirme qu’il sait comment inverser ces tendances.

Dans un programme de revitalisation composé, selon ses propres mots, de « trois flèches », il entend pourfendre la déflation, faire chuter la valeur du yen et doper durablement l’activité.

Baptisé « Abenomics », ce projet original prévoit un assouplissement monétaire viril, une poussée de la dépense publique et des réformes structurelles. Ses premières « flèches » sont à peine sorties de leur carquois que déjà les marchés financiers crient au génie.

Ensorcelés par les discours sur la baisse de la devise nippone, ils ont enclenché une prophétie autoréalisatrice et, avant même la mise en oeuvre d’une nouvelle politique monétaire, le yen vient de perdre en quatre mois 20 % de sa valeur face au dollar.

Le Nikkei, qui anticipe en conséquence une hausse des profits rapatriés par les exportateurs nippons, a bondi, sur la période, de plus de 40 %.

L’exécutif exulte. Cet enthousiasme serait la preuve de la justesse de son raisonnement et mettrait en lumière l’inanité des stratégies monétaires passées.

Masaaki Shirakawa, qui était jusqu’à la semaine dernière gouverneur de la banque centrale japonaise (BoJ), a toujours estimé que son institution ne détenait plus les clefs de la reprise.

Pour lui, le Japon souffre avant tout du rétrécissement de sa population. Inexorablement, la demande s’effrite. Les prix fondent. Les revenus des entreprises baissent.

Et l’injection massive de liquidités dans le circuit économique ne peut rien changer à cette fatalité. La banque centrale a bien essayé en maintenant ses taux directeurs à zéro depuis des années et en enchaînant les programmes d’assouplissement quantitatif. Mais rien n’y fait.

 

Réveiller les acteur économiques

 

Dénonçant cette pusillanimité, Shinzo Abe et Haruhiko Kuroda – qui a pris la semaine dernière la tête de la BoJ – assurent qu’un électrochoc psychologique peut réveiller les acteurs économiques nippons.

Il faut convaincre les ménages et les entreprises de consommer aujourd’hui, car les prix augmenteront demain, expliquent le duo.

Cherchant à retrouver une inflation de 2 % par an, la BoJ devrait annoncer dès avril un élargissement considérable de son programme d’assouplissement quantitatif afin d’inciter les banques à prêter plus aux sociétés et aux particuliers.

Le cercle vertueux, liant la hausse des prix à une augmentation des revenus des entreprises et à une progression des salaires, serait enclenché.

Il serait conforté par la baisse du yen, qui renchérit le coût des importations, et par la multiplication de grands travaux publics financés par la dette.

Sur le papier, le scénario peut sembler séduisant. Il est toutefois loin de faire l’unanimité parmi les experts.

Certains pronostiquent même une possible aggravation du malaise japonais. Selon eux, Shinzo Abe et Haruhiko Kuroda feraient une profonde erreur de diagnostic.

La déflation et le yen fort ne seraient pas les virus de la crise japonaise mais plutôt ses symptômes. La stagnation des exportations du pays n’est ainsi pas le fait d’une devise trop élevée mais serait plutôt liée à la faiblesse des productions locales.

Un taux de change effectif, tenant compte de l’inflation et de la déflation dans les différents pays, montre d’ailleurs que le yen était encore 10 % moins cher dans les années 2010, si difficiles pour les exportateurs nippons, que dans les années 1990, lorsqu’ils triomphaient partout sur la planète.

L’obsession de la hausse des prix pourrait par ailleurs se retourner contre le gouvernement.

Pour le moment, la déflation permet à l’Etat nippon d’emprunter à des taux extrêmement faibles puisqu’elle assure aux investisseurs des taux d’intérêt réels supérieurs aux taux nominaux.

Mais si le marché venait à croire à une hausse durable des prix, il exigerait des meilleurs rendements pour prêter à l’Etat.

Les taux partiraient à la hausse et le déficit public s’envolerait. Le remboursement de la dette colossale du pays deviendrait plus compliqué et les banques nippones, qui détiennent une large partie de la dette souveraine, s’affoleraient de la soudaine perte de valeur de leurs actifs.

Si ce scénario catastrophe n’est pas le plus plausible, il montre tout de même que le pouvoir japonais aurait tort de compter sur les politiques fiscales et monétaires pour redresser l’économie.

Il doit avant tout se concentrer sur une troisième « flèche ». L’arme des réformes structurelles.

Pour doper sa productivité et sa production, le pays doit accepter d’ouvrir ses marchés à la concurrence étrangère et de laisser s’éteindre des entreprises dépassées.

Mais il lui faut auparavant consolider ses filets sociaux pour prendre en charge les populations qui souffriraient de ces bouleversements.

Il doit surtout freiner rapidement le rétrécissement dramatique de sa population active en encourageant le retour des femmes sur un marché du travail, trop rigide et sexiste.

Mais le maniement de cette arme est électoralement plus délicat. Et des élections sénatoriales décisives sont en vue. Shinzo Abe ne veut pas rater cette cible.

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