La première image qui se présente à l’esprit lorsque l’on parle des Japonais n’est pas celle d’un peuple rieur. Le stéréotype veut que les Japonais soient « zen » (le terme définit un courant du bouddhisme, lié à une pratique physique et mentale, devenu à l’étranger une sorte d’adjectif supposé qualifier une spiritualité extatique).

 

Ou alors on les dit « sérieux » (le salarié dévoué à son entreprise). Conformistes aussi, sinon coincés… Bref, tout sauf rigolards. Pour un Occidental, le rire n’est pas japonais, ou alors nous nous gaussons de la pratique, désuète, des Japonaises saisies selon Henri Michaux d’un « rire de soubrette » ou nous dissertons sur l’« énigmatique » sourire nippon, voile pudique à un embarras ou à une tristesse.

Une exposition à la Maison de la culture du Japon, à Paris, à voir jusqu’au 15 décembre, essaie de bousculer ces stéréotypes. « Warai. L’humour dans l’art japonais de la préhistoire au XIXe siècle » montre que l’hilarité et le rire populaire sont loin d’être absents dans ce pays, et qu’ils s’enracinent dans un riche héritage iconographique.

A en croire les mythes compilés dans les Chroniques anciennes (VIIe siècle), au commencement des temps était le rire : s’esclaffant au spectacle de l’effeuillage d’une petite divinité, les dieux firent sortir la déesse du Soleil, Amaterasu Omikami de la grotte où, courroucée par les facéties de son frère, elle s’était enfermée, plongeant le monde dans les ténèbres. Intriguée par l’éclat de rire divin, elle sortit de sa retraite et la lumière revint…

 

On rit beaucoup au Japon. Même après les catastrophes, comme le tsunami du 11 mars 2011 et l’accident nucléaire qui a suivi. Ainsi, à la télévision, au cours d’émissions de jeu ou de talk shows animés par les talento (littéralement les « talents », c’est-à-dire des « bêtes », éphémères ou non, du petit écran), dont des célébrités comme le cinéaste réputé Takeshi Kitano, qui y joue les histrions. Tout cela ne vole pas haut (sinon bien bas) mais les téléspectateurs sont bon public et affectionnent l' »idiot de service » (obaka talento) qui ne comprend rien et répond toujours de travers.

Dans les bistrots, où l’on fait une bombance fortement arrosée, les plaisanteries fusent et l’atmosphère est loin d’être coincée. Le Japon aime les fêtes et le rire a les siennes. Il est aussi à l’origine d’un business qui ignore les crises : l’entreprise Yoshimoto, à Osaka, surnommée « l’empire du rire », a une écurie de comiques modernes et traditionnels, tels que les conteurs de rakugo et de manzai à l’art plusieurs fois séculaire.

Comique de situation, calembours, quiproquos, jeux de mots, sketchs croustillants de la vie quotidienne : tour à tour acerbe, irrévérencieux ou émouvant, le conteur assis sur un coussin, seul en scène (ou en duettistes dans le manzai), traque le cocasse au fil d’un monologue au cours duquel il interprète des personnages en modulant sa voix avec pour tout accessoire un éventail et un linge pour s’éponger. Cet art de la parole vive demeure une tradition appréciée, d’une truculence parfois toute rabelaisienne. Rabelais est d’ailleurs l’un des classiques occidentaux les plus connus grâce à une magistrale traduction et Le Rire. Essai sur la signification du comique, du philosophe Henri Bergson (1859-1941), a connu un étonnant succès avec des dizaines d’éditions.

 

L’exposition:

 

L’exposition à Paris, qui esquive la barrière linguistique, se veut une mise en scène de la drôlerie nippone. Elle donne à voir des facettes d’un art du rire souvent réduit au raffinement et à l’épure – c’est une dimension fondamentale mais pas la seule.

« Warai », le titre de l’exposition, est un mot riche : déclinaisons du rire au sourire, il peut aussi signifier l’éclosion d’une fleur. On peut dire ainsi de la montagne au printemps qu’elle « rit », rappelle François Lachaud, directeur d’études à l’Ecole française d’Extrême-Orient auquel on doit un livre captivant, Le vieil homme qui vendait du thé, sur les excentriques à l’époque Edo (1603-1867) qui, en dépit de leur retrait du monde, sont loin d’être rétifs aux extases discrètes. « Le rire n’est pas un appendice de l’esthétique japonaise, il en est l’une des composantes les plus importantes, souligne François Lachaud. On le sait peu en France, car c’est une des facettes les moins explorées de la civilisation japonaise. Une facette riche : il y a la parodie, la caricature et la satire, y compris politique. Ou encore la farce, grande figure du burlesque nippon. Sans négliger les formes plus radicales que sont la scatologie et l’érotisme transgressif ou ludique… » Et d’en tirer cette analyse : « On peut se demander si les amateurs de mangas n’ont pas une vision moins faussée du Japon que ceux qui se focalisent sur le zen, l’art du thé ou le théâtre no. »

Le rire illuminait déjà le visage de figurines de terre cuite dans la préhistoire. Puis, au cours du Moyen Age, apparut une prédisposition pour la truculence, le jubilatoire, le grotesque, voire la paillardise… Un célèbre rouleau peint, La Bataille des pets, représente des guerriers s’affrontant à coups de flatulences. Présenté à Paris dans une ixième version datant du milieu du XIXe siècle, le thème du pet, repris depuis le VIIe siècle, est l’objet, entre autres, d’un récit anonyme du XIVe siècle, Histoire d’un pet. La Déconfiture de Fukutomi (Philippe Picquier). La scatologie n’est donc pas le dernier ressort du comique contemporain.

La veine du rire s’épanouit à l’époque Edo. En littérature, avec des romans comme A pied sur le Tokaïdo, d’Ikku Jippensha (éditions Philippe Picquier), tribulations de deux joyeux lurons, amateurs de filles et de saké. Mais aussi dans des genres poétiques comme le senryu (« tercet satirique »), qui brocarde les puissants et les conventions, ou le kyoka (« le chant fou »), courts poèmes burlesques.

Une trentaine de ces poèmes burlesques présentés et traduits par Christophe Marquet, dans lesquels les auteurs expriment leurs sentiments envers des courtisanes en faisant référence aux insectes et aux oiseaux, accompagnent ainsi un bel album d’estampes du peintre Utamaro consacré au règne animal, Insectes choisis, myriades d’oiseaux (éd. Philippe Picquier). Cette transposition parodique des passions humaines permet depuis les temps anciens de brosser une cocasse critique des moeurs tout en esquivant la censure, comme en témoignent des « portraits » d’acteurs de Kabuki sous forme de poissons afin de tourner l’interdiction de les représenter.

Il est deux domaines où le rire fait une intrusion inopinée : le religieux et l’érotisme. Les « sermons en image » du vénéré moine Hakuin (1685-1768), qui redonna vie à la secte zen Rinzai, sont une vraie satire des conventions sociales. Ce grand rire, blasphématoire sous d’autres cieux, n’épargne pas le clergé. Une peinture du célèbre Itcho Hanabusa (1652-1724) représente ainsi l’éminent moine zen Ikkyu proprement torché, affalé devant une échoppe à saké, et un paysan qui s’approche un seau d’eau à la main pour lui prodiguer un éveil pour le moins peu orthodoxe…

Encore aujourd’hui, la publicité a recours à une telle iconographie. « Ces images enjouées sont l’un des traits marquants de l’art religieux du Japon, souligne le professeur Arata Yajima. Il est difficile de trouver en Occident et en Orient des peintures d’inspiration religieuse aussi chargées d’humanité. » M. Lachaud ajoute que « le déni du warai » conduit à « une incompréhension de l’art japonais en général et des arts issus du bouddhisme en particulier ». Incompréhension de l’art érotique aussi. Dans un pays qui ignore le péché originel, l’érotisme est plus ludique que transgressif. Les estampes érotiques (shunga : images du printemps) s’appellent aussi warai-e : image plaisante – dans le double sens du terme car elles ont trait au plaisir, et qu’elles sont souvent drôles, empreintes d’espièglerie. Une veine que l’on retrouve parfois, avec plus de vulgarité, dans la pornographie contemporaine.

Une autre exposition « Warai », présentée au Musée Mori, à Tokyo, en 2007, fut un premier pas vers l’exhumation de l’héritage jubilatoire d’un peuple qui aime les plaisirs de la vie – une vie dont le bouddhisme lui rappelle le caractère éphémère. Le Japon sait toujours rire ou s’adonner à l’autodérision, mais il peine à retrouver dans la moquerie une force cathartique. Le dernier des héritiers des écrivains libertaires d’autrefois fut Hisashi Inoue (1934-2010) : dans Les 7 roses de Tokyo (éd. Philippe Picquier), publié en 2011, il montre que c’est dans la révolte et le rire que le Japon conjura l’image d’un pays martyr à la suite des bombardements atomiques et de la défaite de 1945. Et après Fukushima ?

 

 

« WARAI L’HUMOUR DANS L’ART JAPONAIS DE LA PRÉHISTOIRE AU XIXème SIÈCLE »

Maison de la culture du Japon, Paris 15e. Du mardi au samedi, de 12 heures à 19 heures ; jeudi, jusqu’à 20 heures.

Entrée : de 5 € à 7 €. Jusqu’au 15 décembre. www.mcjp.fr

 

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