Tokyo renforce discrètement son influence diplomatique et militaire en Asie face à l’ombre grandissante de la Chine.

 

Dans une asie où le militarisme japonais du siècle passé n’a pas laissé que de bons souvenirs, l’appel à de quoi surprendre. Le chef de la diplomatie philippine vient d’affirmer sans complexes que Manille était favorable à un réarmement du Japon, et à son implication plus forte dans la sécurité régionale. Et ce, afin de contrebalancer la montée en puissance militaire chinoise, qui donne dangereusement du poids aux ambitions territoriales de Pékin. Avec ses gesticulations souvent maladroites, la Chine avait déjà ouvert une voie royale au «retour de l’Amérique en Asie». Et voilà maintenant le Japon «pacifiste» poussé presque malgré lui à reprendre du service militaire dans la région.

En fait, cela fait déjà deux ans qu’un tournant stratégique a commencé. Discrètement mais sûrement, Tokyo a entrepris de «muscler» sa posture tant diplomatique que militaire. «C’est un grand changement: nous avons pris conscience qu’il nous fallait nous aussi avoir notre sphère d’influence, développer notre réseau d’alliés et de partenaires, explique le professeur Yoshihide Soeya, directeur de l’Institute of East Asian studies à la Keio University. Il ne s’agit pas d’endiguer la Chine, juste d’une stratégie de survie dans un environnement où l’ombre de la Chine ne cesse de grandir.»

 

Submersibles nippons

 

L’alliance américano-japonaise reste bien sûr le pilier de la sécurité de l’Archipel. «Mais nous pensons désormais qu’il faut tisser d’autres alliances, et il y a pour nous trois acteurs principaux, l’Inde, l’Australie et la Corée, auxquels il faut ajouter les pays d’Asie du Sud-Est», assure Tetsuo Kotani, chercheur au Japan Institute of International Affairs. Le premier exercice maritime bilatéral avec l’Inde a eu lieu au mois de juin. Avec l’Australie, des manœuvres de ce type existent depuis 2009. Côté Corée du Sud, les choses sont compliquées par l’histoire et des différends territoriaux. «Mais si les relations sont tendues entre politiques, elles sont excellentes entre militaires», poursuit l’universitaire. Les navires japonais augmentent aussi leur présence en mer dans la région, et multiplient les escales dans les pays riverains.

En 2012, le ministère japonais de la Défense a mis sur pied un programme de coopération militaire permettant d’aider des pays de la région à améliorer leurs capacités de défense. Une initiative qui s’adresse surtout aux pays d’Asie du Sud-Est, et dont le budget devrait doubler l’an prochain. «Notre stratégie est de les aider à bâtir des forces s’inspirant de notre modèle et de notre savoir-faire, poursuit Tetsuo Kotani, nous commençons par des unités de garde-côtes pour ensuite passer à des unités plus militaires. L’idée est de débuter par le “software”, mais de pouvoir aussi fournir du “hardware”». De la coopération d’abord, donc, puis de la fourniture d’équipements.

Sur ce registre aussi, le Japon a opéré un changement passé inaperçu mais lourd de sens. Il y a un an exactement, Tokyo a assoupli les principes qui interdisaient les exportations d’armement, autorisant désormais la fourniture à des pays «non communistes» de systèmes d’armes «Made in Japan». Y compris offensifs. Tokyo a d’abord fourni des patrouilleurs à l’Indonésie et des bateaux d’entraînement à la Malaisie. Et 10 patrouilleurs vont également prendre la direction des Philippines, pays engagé dans un bras de fer maritime avec la Chine autour du récif de Scarborough Shoal.

L’étape suivante se profile. Même si cela doit prendre un peu de temps car ces matériels sont plus sensibles, le Japon ambitionne dans le futur de vendre des avions ou ses sous-marins Diesel. Des pays d’Asie du Sud-Est ont témoigné de l’intérêt pour des hydravions, tandis que l’Australie pourrait être intéressée par les submersibles nippons, tout comme la Malaisie ou le Vietnam. Et comme au Japon on entretient bien les choses, qu’il s’agisse d’appareils photo, de voitures ou de tanks, le pays pourrait alimenter un intéressant marché de l’occasion régional. C’est ainsi que Tokyo construit chaque année un sous-marin diesel, et, pour garder sa flotte à 16 unités, en retire en même temps un du service. Plutôt que de partir à la ferraille, ces unités encore vaillantes pourraient connaître une deuxième vie dans une marine du Sud-Est asiatique.

 

Forces purement défensives

 

Pour l’heure, ce nouvel engagement régional japonais ne signifie pas une rupture avec le dogme de forces purement défensives. Mais il réjouit des Américains heureux de voir leurs alliés dans la région fédérer enfin leurs efforts. Et il suffit à déclencher l’ire de la Chine, qui tempête contre une stratégie «d’encerclement». Sans que Pékin ne remette en question sa politique maladroite d’affirmation régionale, qui fait que dans bien des esprits, la «menace chinoise» a fini par l’emporter sur le traumatisme des menées japonaises pendant la Seconde Guerre mondiale.

 

Source: Le figaro

Discussions

Laisser un commentaire